Sourire de la vie – Sourire à la vie

La symbolique du jeu de Tarot est comme un grand sourire à la vie.

Et à ce propos, j’aimerais partager avec vous une citation de Jacques Breyer (qui aurait aujourd’hui près de 100 ans s’il était encore de ce monde) :

« Le plus pénible, quand une maîtresse ne vient pas à un rendez-vous… c’est d’avoir fait le ménage pour rien ! » – L’amoureux, coriace ou dépité ?

Cette phrase est issue d’un recueil de maximes philosophiques et satiriques à sens multiples, que l’auteur a soumis à notre sagacité, pour que nous nous exercions à en extraire la substantifique moelle de façon sensible, à travers la poésie, l’humour, et le deuxième degré. En l’occurrence, dans cette maxime, à travers la voix de l’ « Amoureux », il proposait un autre visage de l’arcane VI du Tarot traditionnel, qui représente un jeune homme hésitant entre deux femmes.

La version de l’amoureux proposée ici est un peu particulière : il est surtout amoureux de la vie elle-même, et y prend part sans être dupe du jeu (ce « jeune homme » a donc déjà sacrément du poil aux pattes pour avoir autant de recul sur la vie), ce qui lui permet de ressentir tout ce qui est suggéré dans cette phrase, dont nous allons présenter quelques uns des aspects qui évoquent le grand sourire de la vie…

L’humour pour dépasser les crispations

Mais quittons la symbolique du Tarot, qui n’est pas notre propos, pour ne nous attacher qu’à deux des sens de cette maxime. Je tiens à préciser que cette maxime est pleine de tendresse et de malice et absolument pas méprisante, ni arrogante.

L’auteur de ce recueil était un « honnête homme », expérimenté, qui aimait l’humanité avant tout, et qui savait apprécier avec malice les spécificités de la vie dans tous ses aspects. Il riait de la « Farce » bien au-delà des voiles de la dualité, et savait jubiler de la Joie de l’Etre, à travers les scènes ordinaires de la vie quotidienne. Quoi de plus banal en effet qu’un homme attendant sa « maîtresse », et celle-ci ne venant finalement pas…(Ah les femmes !!!)

(Précision pour nos lecteurs trentenaires : « maîtresse » est une expression un peu désuète du siècle dernier pour désigner finalement une partenaire sexuelle, avec laquelle on vit une aventure plus ou moins sans lendemains… l’expression n’est plus tellement usitée de nos jours. Pourquoi appelait-on une amante une « maîtresse » ? Peut-être parce qu’on lui prête de détenir la maîtrise du… « coeur » de l’amant ?)

Un condensé d’humour

Imaginons un « monsieur » très digne du XIXème siècle, en redingote et chapeau haut de forme, qui marcherait dignement dans la rue en lisant son journal, et qui tomberait soudain « cul par dessus tête » dans un trou d’égout : Plouf ! Le contraste entre le « sérieux »  convenu et le ridicule inattendu bouscule l’ordre factice d’un carcan social rigide, et la spontanéité rejaillit immédiatement, occupant soudain tout l’espace par le rire, ce grand mouvement de détente du diaphragme.

Il en va de même avec cette maxime qui contient tous les ingrédients d’un fameux raccourci comique :

  • On imagine notre amoureux transi, fort dépité et déçu du lapin que lui a posé sa promise…c’est déjà cocasse, si on prend un peu de recul.
  • Et voici qu’avec un machisme de butor (qui ne ressemble pas à son raffinement et à son élégance naturelle), l’auteur de cette maxime suggère que le pire dans cette situation ne serait pas le regret ou la frustration du prétendant… mais le fait d’avoir fait le ménage pour rien !

Toute la scène est là, rassemblée avec son prologue, sa tension dramatique, sa chute et sa moralité, le tout en une seule phrase ! Chapeau Monseigneur…

Rire de bon coeur

Au premier degré, et je m’en excuse auprès des femmes : c’est un peu un camouflet pour les dames. Comme si le bonheur d’une rencontre avec elles était à mettre en balance avec le fait trivial d’avoir dû faire le ménage pour ne pas risquer de leur déplaire ! Ce n’est pas bien valorisant pour les hommes. Comme s’ils avaient besoin d’une visite galante pour faire le ménage dans leur maison, vivant sans doute le reste du temps dans la crasse et le désordre ?

Mais prenons-le avec humour, considérant avec amitié et solidarité cette situation, tellement banale qu’il vaut mieux en rire qu’en pleurer :

  • depuis les débuts de l’humanité, les femmes espèrent aimer et être aimées,
  • tandis que les hommes espèrent avant tout… un rapport sexuel !

C’est caricatural évidemment, mais c’est Ô combien simple et vrai (et drôle, si on veut bien voir ça avec un peu de recul !!!). Aucun mal à cela d’ailleurs, même si cela a causé et causera encore bien des malentendus entre les deux sexes. Mais c’est justement ce « hiatus », qui est savoureux à vivre (tandis qu’évidemment hommes et femmes désirent tous deux ET l’amour ET le sexe. Mais les femmes sont réputées vouloir ressentir l’amour pour se donner, tandis que pour bien des hommes, c’est à l’occasion du rapport intime qu’ils sont cueillis par le sentiment).

Voir ce machisme de premier degré sous-jacent chez le « galant » (qui attend tout ému sa maîtresse, et qui se retrouve désabusé devant son absence), a aussi quelque chose de pitoyable et de comique. Quelques instants avant, il frétillait, quelques instants après il est déprimé ! Quelques instants avant il s’apprêtait à jouer le joli coeur, et l’instant d’après il réagit en macho dépité… Tout cela est-il bien « raisonnable » ?

Certainement pas !

« Mais, pourquoi diable n’est-elle finalement pas venue ? »

Cette perplexité et cette confusion du monsieur sont drolatiques. Elles participent de l’humour des situations de la vie courante finalement… Peut-être faut-il l’avoir vécu pour pouvoir rire ainsi de soi dans la situation ?

Et puis il y a la question du ménage. Comme s’il ne fallait faire le ménage que lorsqu’il y a de la visite ! Et comme si on ne le faisait que pour plaire (ou ne pas trop déplaire)… aux dames ! Voila encore qui me fait sourire.

C’est quand même un peu absurde toute cette « mousse », cette espèce de fumée, issue de l’agitation que les femmes provoquent sur les hommes (et vice versa). Mais c’est mignon aussi. En tous cas, c’est ainsi. Alors, autant en rire… C’est cela que suggère la maxime satirique à propos de l’Amoureux du Tarot, ce personnage romantique qui hésite entre l’amour évanescent et l’amour charnel, autant qu’entre l’enthousiasme et le spleen.

Oser le 2ème degré

Mais qu’en est-il du deuxième degré de cette phrase ?

Voir la vie ainsi avec un peu de recul, avec un humour tendre (et un soupçon de mélancolie) est vraiment jubilatoire…

On la vit encore mieux quand on est capable d’en rire avec gentillesse, car ce n’est pas parce qu’on lit à livre ouvert ce qui se passe qu’on en est moins engagé dans l’histoire. Alors on vit cette histoire évidemment, mais au lieu d’en souffrir inutilement à cause du rôle qu’on y endosse, on apprécie encore mieux le jeu, en jouant sa carte à fond, comme si on y croyait… alors qu’on sait bien dans le fond que tout cela n’est pas si « grave » 🙂.

C’est important (puisqu’il n’y a rien d’autre à vivre que ce qui est présent) mais ce n’est pas grave (au sens où il n’y a pas à affubler cette situation, neutre en soi, d’affects inutiles et non fondés).

Intéressons-nous un instant aussi à la grande absente de cette scène truculente : l’heureuse élue du coeur de l’amoureux !

  • Qui est-elle ?
  • Qu’est-ce qui a bien pu l’amener à accepter cette invitation saugrenue, et puis… à finalement ne pas venir ?
  • Par quelles affres de l’hésitation a-t-elle été tourmentée, quels empêchements improbables ont été disposés sur son chemin par la vie, pour qu’elle puisse finalement ne pas venir et offrir par voie de conséquence cet heureux dénouement à notre scène de Vaudeville ?

Tout cela aussi est contenu dans l’évocation et tout cela aussi est drôle, comme est drôle la vie quand on y réfléchit un instant avec une once d’amitié…

Mais revenez maintenant encore un instant dans la peau de l’amant : si la dame ne venait pas cette fois, que ce soit la dame d’un soir, ou éventuellement la dame unique et centrale de toute une vie (transposez s’il vous plaît si d’aventure vos orientations n’étaient pas hétéro sexuelles comme dans mes exemples), vous resteriez là à constater que vous vous êtes préparé, tout en préparant l’environnement de la rencontre espérée… pour rien !

Je vous souhaite sincèrement que le contraste saisissant entre le plein de la présence attendue et le vide de l’absence constatée vous fasse rire. Car ce sera le signe que vous vous êtes « vu ». Alors, en grand Ami de vous-même, vous rirez de la situation. Alors « avoir fait le ménage pour rien » vous paraîtra finalement savoureux et non pas douloureux. Et du coup bien sûr, vous ne l’aurez pas fait pour rien :

  • Déjà parce que rien n’est jamais pour rien. Cette situation aura été le prix d’une superbe méditation sur nos motivations, nos pulsions vitales, et nos mécanismes mentaux compulsifs eux aussi,
  • Ensuite parce qu’en fait : toutes les options sont intéressantes à vivre… y compris celle du désappointement.
  • Et puis, un petit coup de ménage n’est jamais complètement inutile…

Encore un peu plus de hauteur

On peut évidemment transposer dans toutes sortes de situations où il y a de l’attente, de l’espoir, du désir, de l’expectation… Et où la vie vous fait la grâce de ne pas vous répondre dans le sens que vous auriez imaginé.

Le sourire de la vie peut prendre bien des formes !

  • Elle serait venue (« elle » : la belle dame, mais également tout ce qu’on serait susceptible d’attendre et d’espérer : la reconnaissance de votre travail, la rémission de la maladie, la réussite après les efforts, etc…) c’eut été une Grâce, dont on se serait réjoui intensément.
  • Mais si elle ne vient pas, et c’est aussi une Grâce ! C’est cela qui est génial… Dans tous les cas, on gagne.

Car dans les deux cas, vous êtes dans le jeu, et vous » voyez ». Et si la dame est de qualité et qu’elle participe pour elle-même de ce jeu de conscience, la saveur est partagée de façon symétrique et les deux amants frustrés se rejoignent au Fronton de l’expérience réussie (malgré la non rencontre physique) dans un immense sourire de la vie, par dessus les voiles de l’illusion.

Là, on est bien loin des aventures de premier degré de coucheries rigolotes, et des émotions juvéniles des amoureux au début du chemin.

Coriace ou dépité ?

Mieux vaut donc être « coriace » que « dépité », parce qu’il n’y a en définitive : aucune raison d’être dépité (pour revenir sur la signature de la maxime : « Le plus pénible, quand une maîtresse ne vient pas à un rendez-vous… c’est d’avoir fait le ménage pour rien ! » – L’amoureux, coriace ou dépité ?).

Et tout cela n’aura pas été en vain. Le « ménage » aura été fait, finalement pour le plaisir de jouer son rôle (ou « pour le sport » comme dirait Jean Bouchart d’Orval). Et l’attente de la dame n’était qu’un support pour jouer.

Quelle vienne ou non est finalement sans importance pour l’Amoureux du Tarot, car le jeu a lieu quoi qu’il arrive. Un jeu dans lequel il n’y a rien à perdre ou à gagner du moment qu’on y joue. Des fois, elle vient et des fois elle ne vient pas, c’est ainsi. Des fois il pleut, et des fois il ne pleut pas. C’est finalement sans importance et très bien ainsi. La roue (de la Fortune) tourne… Pas de quoi en faire tout un plat, dans le fond !

Après, évidemment, il faut quand même qu’elle vienne de temps en temps, sinon on finit peut-être par avoir moins bonne mine à force…:-(

Un sourire pour conclure

Voilà tout ce que contient peut-être cette simple maxime. Elle aura eu le mérite de me faire écrire des mots et de vous faire lire des lignes.

A quoi bon ? Mais pour le plaisir du jeu encore une fois, pour le partage.

suggérons (ou rappelons) en synthèse, qu’il y a plusieurs niveaux de réflexion selon la maturité de l’expérience :

  • au premier degré : se mobiliser pour faire en sorte que la dame vienne
  • au deuxième degré : accepter qu’elle puisse ne pas venir et ne pas en faire un drame
  • au troisième degré : reconnaître que faire le ménage est une activité qui a toute sa place au sein du jeu (et que ne pouvant pas gagner à tous les coups, le mieux est peut-être de toujours faire le ménage… et toujours cultiver un sourire en coin ? ). Le sourire de la vie vaut la peine d’être vécu, à travers la variété des activités, dont le ménage fait partie… (maturité et sagesse du client)